A Brazzaville, les super riches se cachent pour dépenser

En République du Congo, le commerce des produits de luxe révèle une application pour le moins large des textes en vigueur

Niché à l’entrée du beach (quartier) de Brazzaville, le duty free L’Archipel est l’un des lieux de rencontre «select» de la capitale du Congo-Brazzaville. D’autres, d’une même engeance et tout aussi discrets, ont leurs habitudes à Alima, un «magasin diplomatique» situé dans le quartier industriel de Mpila, à un jet de pierre de l’embarcadère.

À défaut d’arpenter les grandes artères de Paris, Johannesburg, Casablanca ou de Dubaï, ils «s’approvisionnent» local sans pour autant troubler leurs habitudes de consommation. Dans ces deux boutiques sous douane, ils peuvent acquérir les grandes marques de parfum qui s’étalent sur les dernières pages de couvertures des magazines européens, des vieux whiskies ou les cuvées des bulles en cours dans le cinquième pays consommateur de champagne en Afrique, avec une estimation de 151.000 bouteilles en 2010.

Des achats en toute légalité… ou presque

Ces achats de champagne Veuve Clicquot, Moët, Laurent Perrier…détaxés sont effectués en toute légalité, faute d’application exhaustive des textes en vigueur. En effet, selon un acte de l’ancienne Union douanière et économique de l’Afrique centrale (Udeac), aujourd’hui Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), «les boutiques sous douane doivent être installées dans l’enceinte de l’infrastructure générale, sans huisserie ni communication directe avec l’extérieur». Cette infrastructure peut être portuaire ou aéroportuaire.

Selon une préposée des douanes du beach, bureau de rattachement de ces deux boutiques,

«Nous avons au Congo-Brazzaville une tradition d’exception qui arrange tout le monde. Qu’ils s’intitulent magasin diplomatique ou duty free, L’Archipel et Alima qui sont des magasins sous douane ne peuvent pas fonctionner comme des superettes de quartier. Pourtant, n’importe qui y entre, achète de la marchandise détaxée et repart chez lui».

Si, à l’entrée d’Alima, il est indiqué que l’endroit «est exclusivement réservé aux personnes pouvant justifier de leur statut diplomatique», la rencontre sur les lieux, en client, d’un officier supérieur des forces publiques dément cette assertion. Le galonné le justifie en se demandant

«combien il y a de diplomates dans cette ville qui a connu la guerre pour soutenir l’activité de ces boutiques? Il ne faut pas oublier que celles-ci ont créé une vingtaine d’emplois pour les nationaux».

Suspicions de trafic

Le fonctionnement en mode «open» de ces deux boutiques suscite les commentaires en sourdine des agents du ministère du Commerce et des approvisionnements. Un inspecteur de ce département pointe du doigt:

«ces sacs Chopard, ces montres Cartier et Breitling, ces stylos Mont Blanc dont les prix ne sont pas indiqués en rayon. D’où proviennent-ils? La Cotecna, organisme chargé de contrôle à l’entrée des marchandises, ne peut contrôler leurs origines puisque, théoriquement, ces produits sont en extraterritorialité. Pire, nous constatons depuis un certain temps un alignement par le bas des prix des liqueurs vendues à Brazzaville».

En effet, la montée en puissance dans le commerce local des Indo-Pakistanais, qui suppléent désormais la présence française dans le pays, coïncide avec un alignement des prix des liqueurs vendues dans les deux boutiques sous douane. Les bouteilles de 75 cl de Ballantine’s, Justerini & Brooks et autres Johnnie Walker Red label oscillent entre FCFA 9 000 et 12 000. Des prix que l’on retrouve dans les «caves», dénomination des boutiques de liqueur, une activité en vogue dans les quartiers populaires.

Hermione P., ancienne importatrice des liqueurs réceptionnées au port de Pointe-Noire et actuellement reconvertie dans la vente de multiples bières camerounaises, constate:

«J’ai vu tout le monde arriver dans mon business avec des prix bas. Dans un premier temps, je me suis persuadée que ce n’était que des produits de contrebande qui ne tiendraient pas la route. Mais je me suis trompée, ce sont des produits d’origine acquis sur place, en hors taxes».

Jean Clotaire HYMBOUD

Source: slateafrique.com

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